a geological index of the landscape

Benoît Jeannet

A Geological Index of the Landscape (photographies)

texte par Matthieu Gafsou

Geological Index of the Landscape: il y a dans un cet intitulé tant de notions, qui toutes renvoient à de vastes champs d’investigation scientifique, que l’on se demande si l’artiste qui le formule ne s’est pas noyé dans ses recherches ou a pêché par ambition. Benoit Jeannet est plus audacieux: il a choisi avec soin chaque mot de ce titre, qui épaule effectivement la compréhension de sa démarche. Il s’agit bel et
bien d’une aproche typologique, présentée selon une forme qui donne l’illusion de l’exhaustivité et du systématisme, des éléments physiques et inanimés qui constituent les paysages. On passe des montagnes aux volcans en passant par des îles ou des cavernes…

La sécheresse toute universitaire du titre est un trait d’ironie qui laisse entrevoir ce que le photographe aimerait nous rappeler: les fantasmes encyclopédiques sont aussi vains qu’ils sont séduisants. L’absurde est bien là, entre les images, dans cet index détaillé et dans les légendes, absconses et sèches. Les photographies réalisées en studio simplifient au maximum les éléments représentés et poussent
l’extravagance à un degré supérieur: le sable, le caillou ou la vapeur des nuages se muent en artifices complets et nous rappellent ce grand et merveilleux mensonge qu’est la photographie. Jeannet s’ingénie par ailleurs à brouiller les pistes puisqu’il passe de photographies présentant le dispositif à d’autres clichés, plus abstraits, qui ne le suggèrent même pas. De très net, les éléments du paysage (ou s’agit-il
d’un décor?) deviennent conceptuellement flous.

Cette série photographique nous semblera donc dans l’air du temps puisqu’elle est empreinte de l’amour de l’époque pour le méta, pour ce qui se pense de façon réflexive. Effectivement, A Geological Index of Landscape Elements porte une dimension critique: il rappelle une fois de plus que les photographies ou les images qui nous engloutissent au quotidien sont autant de syntagmes visuels dont la signification nous échappe parce qu’elle nous déborde. D’où cette volonté des artistes de classer, de redonner sens et forme à ce flux. Mais il ne me semble pas que le principal intérêt de cette entreprise soit dans la façon de questionner le médium. Car là où l’on s’éloigne des trends – et je donne à cette assertion une positivité assumée – c’est que les photographies que l’on découvre ont bel et bien été produites par leur auteur. Elles n’ont pas été récupérées sur internet ou fabriquées avec Terragen. Point de collecte dans des archives ou un album de famille (autant de démarches certes passionnantes mais qui commencent déjà à s’user). Non, Benoit Jeannet a effectivement photographié des paysages dans plusieurs pays et dans son studio. Et c’est précisément là que des catégories plus anciennes ressurgissent: c’est aussi à l’aune du Beau ou du Sublime que l’on lit les photos de ce livre, qui réinvestissent le territoire de l’universel, non pas en affirmant avoir surmonté l’impossible écueil de l’index exhaustif mais en s’affichant, effectivement, comme des paysages.

On réinvestit donc le champ de l’esthétique. Et cela nous contraint à regarder pour de vrai, à voir ces photographies. S’il fallait forger des catégories pour les caractériser (mais on prendrait le risque de se faire avoir par ce que le photographe critique dans son projet, cette tentation de réduire le réel à des concepts), on pourrait énoncer des notions comme le vertige, l’échelle, la tension entre figuration et
abstraction, l’inhumain, l’inanimé, etc. Mais il me semble préférable d’aborder ces photographies en se nettoyant de concepts rabâchés à toutes les sauces et qui souvent ne servent qu’à réduire la dimension descriptives des images. Soyons donc lacunaire et subjectif. Le monde de Jeannet est mural ou pédologique. Il nous prive du divers et réussit somme toute plutôt avec brio à réduire les éléments de base représentés. Des cailloux, des montagnes, un peu d’eau et de ciel. Plusieurs centaines de photographies qui ne montrent que cela sans pour autant nous ennuyer. Au-delà de l’exercice de style, il y a là une démarche profondément artistique, qui fait penser par analogie aux Variations Goldberg de Bach: une multitude de modulations subtiles sur le même thème et qui pourtant font surgir des émotions variées. On a parfois littéralement envie de toucher les photographies et l’on sent un réel souci de composition, de cohérence visuelle, de construction de la séquence ou de délicatesse chromatique. Autant de critères formels trop souvent négligés mais qui mettent en relief une chose si essentielle: la façon de représenter et plus importante que ce que l’on représente.

Le travail de Benoit Jeannet dépasse largement son titre et rassemble plusieurs pans de la tradition occidentale du paysage. On y retrouve le XVIIIe siècle, le romantisme bien-sûr et les notions kantiennes du Beau ou du Sublime ainsi que le fantasme encyclopédique; le XIXe siècle et cette idée baudelairienne du peintre de la vie moderne, de l’artiste comme explorateur d’un monde déjà connu; le XXe
siècle pour son caractère postmoderne, la dissolution des champs et la porosité des savoirs. Enfin, ce livre est contemporain parce qu’il témoigne de la façon dont notre époque – celle du virtuel – fonctionne comme une accumulation non contrôlée d’images ou de photographies. In fine, ce que A Geological Index of the Landscape nous dit est à la fois très simple et très puissant. Oui, notre monde s’apréhende de moins en moins via les sens, l’expérience directe, mais il ne faut pas oublier que, bon gré mal gré, il
existe bel et bien.

 

Photographies sur cadre alu

Édition de 5 exemplaires + épreuve d’artiste 

Prix sur demande